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Les termes « randonnée pédestre » et « trekking » sont souvent employés comme synonymes, décrivant l’acte de marcher dans la nature. Pourtant, une analyse plus fine révèle un spectre d’activités dont les extrêmes représentent des philosophies et des modes d’engagement distincts.

Si la randonnée se rapproche d’une promenade contemplative (mais qui peut être éprouvante), le trekking s’apparente plutôt à une odyssée exigeante et longue. La distinction ne repose pas sur une dichotomie stricte mais sur un continuum défini par plusieurs critères interdépendants : la durée, le terrain, la logistique et l’intensité de l’engagement.
La durée est le critère le plus immédiat et le plus facilement identifiable. La randonnée pédestre se déroule généralement sur une période courte, allant de quelques heures à une journée complète, parfois prolongée par une nuit en refuge ou en bivouac pour une sortie qui ne dépasse en général pas 3 jours (le terme à la mode depuis quelques années est micro-aventure). Le trekking, à l’inverse, est par définition un long voyage à pied qui s’étend sur plusieurs jours, voire plusieurs semaines ou même plusieurs mois dans le cas d’itinéraire comme le Pacific Crest Trail aux Etats-Unis (4 260 km), le Trans Canada Trail au Canada (28 000km) ou même le sentier Européen E5 balisé sur une distance de 3 200km. Cette différence temporelle induit une rupture plus ou moins profonde avec le quotidien et ne pourra pas être envisagé par tout le monde.
Le terrain et l’itinéraire constituent le deuxième axe de différenciation. La randonnée s’effectue le plus souvent sur des sentiers balisés, entretenus et bien tracés, que ce soit en forêt, en montagne ou en campagne. Le trekking, lui, peut parfois s’aventurer dans des environnements plus sauvages, reculés et techniquement difficiles, comme la haute montagne, les déserts ou les jungles. Il peut même se pratiquer hors des sentiers battus, exigeant alors des compétences avancées en orientation. On pense par exemple à la traversée du Sarek en Suède avec un itinéraire non balisé, des traversées de rivières, une météo difficile et pas d’hébergement.
Ces distinctions de durée et de terrain entraînent des conséquences logistiques majeures, notamment en matière d’équipement et d’hébergement. Le randonneur à la journée se contente d’un sac à dos léger contenant l’essentiel : eau, nourriture, vêtement de pluie et trousse de premiers secours (certains sont parfois même plus minimalistes mais on ne le conseille pas). Le trekkeur, en revanche, doit viser l’autonomie complète parfois pour la durée totale de son trek s’il n’est pas possible de se ravitailler en cours de route. Son sac à dos, beaucoup plus lourd, devient une véritable « maison portative » contenant tente, sac de couchage, matelas, réchaud, nourriture pour plusieurs jours et matériel de sécurité adapté. Le poids devient alors un facteur critique à gérer tout au long du parcours. La récupération sera donc un élément primordial pour la réussite ou non du trek.
Enfin, l’intensité et l’engagement physique et mental diffèrent profondément. La randonnée est généralement perçue comme une activité plus accessible, un loisir de découverte et de contemplation. Le trekking est une épreuve plus exigeante, une « aventure » qui requiert une excellente condition physique, une préparation minutieuse et une forte résilience mentale pour faire face à la fatigue, à l’inconfort et aux conditions météorologiques potentiellement rigoureuses.
Un trek comme le GR 20 en Corse qu’on peut faire en 16 étapes comme c’est conseillé mais aussi en 12 étapes et parfois même moins, est un exemple parfait de l’itinéraire engagé mais qui est facilité par la présence de refuge au bout de chaque étape. Il est aussi possible de réaliser l’itinéraire en autonomie complète mais la difficulté est grande à cause d’un sac très lourd et encombrant. Il est donc possible de dormir dans les refuges ce qui réduit drastiquement l’équipement à prévoir pour la traversée de l’île mais ne rend pas moins spectaculaire ce périple sur l’île de beauté.
Le tableau suivant synthétise ces différences fondamentales.
| Critère | Randonnée Pédestre | Trekking |
| Durée |
De quelques heures à une journée, parfois avec une nuitée. |
Plusieurs jours à plusieurs semaines ou mois. |
| Terrain |
Sentiers généralement balisés et entretenus (forêt, campagne, moyenne montagne). |
Terrains sauvages, reculés, difficiles (haute montagne, désert, jungle), parfois hors-piste. |
| Itinéraire | Souvent en boucle ou en aller-retour depuis un point fixe. |
Itinérance d’un point A à un point B ou grande boucle en autonomie. |
| Hébergement | Retour au domicile ou hébergement fixe (gîte, refuge accessible). |
Bivouac sous tente, refuges isolés, hébergements d’étape. |
| Équipement |
Léger : sac de jour (inférieur à 30L), eau, en-cas, protection météo. |
Lourd et complet : sac de grand volume (50L et plus), matériel de bivouac, nourriture, système de purification d’eau. |
| Exigence Physique |
Variable, de facile à difficile, mais sur une courte durée. Accessible à un large public. |
Élevée et soutenue. Nécessite une excellente condition physique et de l’endurance. |
| Préparation | Spontanée ou planifiée à court terme. |
Planification minutieuse sur plusieurs semaines ou mois (itinéraire, logistique, entraînement). |
| Philosophie / Intention |
Loisir, découverte, contemplation, bien-être, activité sociale. |
Aventure, dépassement de soi, immersion profonde, épreuve, quête spirituelle, rupture avec le quotidien. |
Au-delà de ces critères quantifiables, la distinction entre randonnée et trekking révèle une différence fondamentale. Elle n’est pas seulement quantitative (plus long, plus dur, plus loin) mais qualitative et philosophique. Ces deux activités traduisent deux manières distinctes d’entrer en relation avec le monde, répondant à des logiques et des philosophies différentes.
La randonnée peut être comprise comme une extension de la sphère civilisée au sein de la nature qui est de moins en moins sauvage en France. C’est une incursion temporaire, un loisir qui permet la contemplation, la découverte et l’activité physique douce, mais qui maintient un lien fort avec un point de retour, une base sécurisée qu’on retrouve le soir après un effort d’intensité modéré. Le sac léger du randonneur symbolise cette dépendance : il ne contient que le strict nécessaire pour une absence de courte durée dans le cadre d’une randonnée à la journée.
La randonnée cherche à visiter la nature, tandis que le trekking aspire à l’habiter temporairement
Le trekking, à l’inverse, représente une rupture complète avec cette sphère. C’est une immersion volontaire dans un état de précarité et d’autonomie où le marcheur doit recréer les conditions de sa propre survie. Même si en France, les sentiers sont bien balisés et des refuges sont disséminés ça et là pour accueillir les randonneurs, le poids du sac, souvent maudit, est le symbole tangible de cette autonomie : il est la somme des nécessités vitales que le trekkeur doit assumer seul, loin des infrastructures de la société contemporaine.
On peut ainsi résumer en disant que la randonnée cherche à visiter la nature, tandis que le trekking aspire à l’habiter temporairement, à s’y confronter et à s’y mesurer en toute humilité et avec une technologie qui limite souvent le danger de telles escapades (gps, balises de suivi temps réel, téléphone satellite…). Cette différence d’objectif a des conséquences très concrètes, qui influencent aussi bien le type d’équipement à emporter que le niveau de préparation physique et mentale nécessaire. On appréhende pas le GR 20 comme on part faire un tour au lac de Gaube depuis le pont d’Espagne.
Au-delà du sentier : quand la marche devient une expérience de vie
Pour ma part, trois expériences distinctes ont forgé ma compréhension de la randonnée, la transformant d’un simple loisir en un puissant outil de découverte de soi et du monde. Du défi physique en Corse à la contemplation en Islande, jusqu’à l’introspection dans le désert mauritanien ou l’altitude au Pérou, chaque voyage a ajouté une nouvelle dimension à ma pratique.
Le GR 20 en Corse : l’épreuve de l’autonomie
Le premier chapitre de ma transformation de randonneur fut un monument des sentiers de grande randonnée : le GR 20. Nous étions partis avec une ambition affichée : boucler le GR 20 nord en 9 jours entre Calenzana et Vizzavona. Nous avions opté pour une semi-autonomie, dormant dans les refuges pour nous délester du poids de la tente et du matériel de cuisine. Sur le papier, le plan semblait audacieux mais réalisable. La montagne, elle, avait un autre avis.
Dès les premières étapes, le GR 20 nous a imposé une leçon magistrale d’humilité. Ce n’est pas un sentier que l’on parcourt, c’est un terrain que l’on affronte. La première journée fut un combat contre la gravité d’un sac à dos beaucoup trop lourd. Mais finalement, cette première étape s’est terminé bien plus rapidement que prévu et nous avons compris que notre entraînement nous permettait d’envisager le parcours complet du GR 20 jusqu’à Conca. Avec un autre randonneur qui avait déjà parcouru le sentier et qui le faisait cette fois çi avec son fils, nous avons réorganisé notre parcours en pleine marche, passant de 9 à 12 jours pour finir le trek car j’avais des contraintes de temps. Nous avons doublé certaines étapes, en particulier le dernier jour mais finalement vaincre le GR 20 fut vraiment une satisfaction dont je suis encore très fier.
Le point d’orgue de cette aventure, l’expérience dans l’expérience, fut le passage par le mythique Cirque de la Solitude. Aujourd’hui fermé suite à un accident mortel, ce passage était le cœur battant du GR, une épreuve de concentration absolue. Le mot “sentier” perdait tout son sens. Nous étions engagés sur une paroi rocheuse, un ballet vertical où chaque prise de main et de pied devait être précise. L’exposition était totale, le vide omniprésent. Seuls les chaînes et les échelons fixés à même la roche nous assistaient. Franchir le Cirque fut moins une randonnée qu’un acte de foi dans nos capacités, un moment d’intense connexion où la peur laissait place à une concentration extrême. Savoir que ce passage n’est plus sur le parcours aujourd’hui donne à ce souvenir une saveur particulière, celle d’avoir touché à l’histoire et à l’âme sauvage de ce parcours.
Finalement, le GR 20 m’a offert bien plus qu’une simple aventure physique. Il m’a appris que l’autonomie ne se mesure pas seulement au poids du sac, mais à la capacité de s’adapter, de revoir ses ambitions et de respecter la puissance de l’environnement. Il a forgé en moi une certitude : en montagne, la plus grande force est de savoir s’adapter tout en respectant ses capacités et les difficultés que la nature vous impose.
Le Laugavegur en Islande : la contemplation face aux éléments
Mon deuxième grand trek, le Laugavegur en Islande, a offert une expérience radicalement différente. En cinq jours, j’ai traversé des paysages qui semblaient appartenir à une autre planète : des montagnes aux couleurs irréelles, des champs de lave noire, des glaciers silencieux et des rivières fumantes. La puissance brute des éléments était palpable à chaque instant, rappelant la place infime de l’homme face à la nature.
La différence majeure avec le GR 20 était l’organisation. J’étais parti avec une agence de trekking qui gérait la logistique, le transport des bagages et les repas. Libéré du poids du sac (qui était quand même assez lourd à cause des vêtements et du matériel photo) et des contraintes de l’organisation, mon expérience s’est transformée. Je n’étais plus dans la survie, mais dans la contemplation pure. Mon attention pouvait se porter entièrement sur la beauté spectaculaire qui m’entourait. Traverser à gué une rivière glaciale (oui c’est terrible mais inoubliable) ou marcher dans la neige en plein été est devenu non plus un obstacle, mais une partie de l’immersion sensorielle. Ce trek m’a appris que la randonnée pouvait aussi être une forme de méditation en mouvement, où l’on se laisse porter par le paysage, en toute sécurité.
Le désert de Mauritanie : le voyage intérieur
Mon trek de cinq jours dans le désert de Mauritanie avec l’agence La Balaguère a été une exploration de l’espace intérieur. Ici, le paysage s’est épuré à l’extrême : des dunes infinies, des plateaux rocheux et un silence presque absolu. La monotonie apparente du désert est en réalité une invitation à l’introspection.
Le rythme de la marche, calé sur celui de la caravane de dromadaires, était lent et méditatif. Les journées étaient ponctuées par des rituels simples : le thé à la menthe préparé sur les braises par Salem, notre guide, le pain cuit dans le sable, et les nuits à la belle étoile, sous une voûte céleste d’une clarté incroyable. Coupé du monde, sans réseau ni distractions, j’ai fait l’expérience d’un temps différent, plus lent, plus profond. Le vide extérieur a laissé toute la place au dialogue intérieur. Ce voyage m’a montré que la randonnée pouvait être un pèlerinage, une quête de sens où le dépouillement matériel mène à une véritable richesse intérieure.
Apu Ausangate : Le luxe et l’épreuve au Cœur des Andes
Enfin, le trek de l’Apu Ausangate au Pérou est une aventure de contrastes saisissants, une expérience où la rudesse de la très haute altitude se heurte à un confort inattendu. Grâce au concept unique de l’agence Andean Lodges, chaque journée de marche se termine non pas sous une tente précaire, mais dans de véritables refuges de luxe. Dormir dans un lit douillet avec des couettes en plumes et avoir accès à une douche chaude (mais il faut aller vite pour laisser de l’eau aux autres) à plus de 4 300 mètres d’altitude, comme au Chillca Tambo, est un paradoxe qui redéfinit la notion de trek en montagne. Ce confort n’est pas un simple artifice ; il devient une composante essentielle de la réussite, permettant au corps de récupérer pour affronter l’épreuve du lendemain.
Car l’épreuve est bien réelle et porte un nom : le soroche, ou mal aigu des montagnes. Dès les premiers pas au-dessus de 4 000 mètres, il devient un compagnon de route constant, se manifestant principalement par un mal de tête tenace et lancinant. Cette céphalée, qui s’intensifie avec l’effort, transforme chaque ascension en un combat intérieur. La lutte contre cet ennemi invisible rythme les journées, où chaque gorgée d’eau et chaque feuille de coca mâchée devient un acte stratégique pour tenir bon.
Pourtant, cette souffrance physique est constamment éclipsée par la majesté des paysages. L’effort est la clé qui ouvre les portes d’un monde minéral spectaculaire. Le franchissement d’un col à plus de 5 000 mètres est un moment de pure libération, offrant des panoramas sur des glaciers monumentaux et des lacs aux couleurs irréelles. Le point d’orgue de cette aventure est sans conteste la découverte de Vinicunca, la “montagne arc-en-ciel”. L’apparition de ses strates colorées, du rose au vert en passant par le jaune, est un choc visuel, une récompense inoubliable qui justifie chaque pas difficile et chaque souffle court. C’est une immersion totale dans la beauté brute et sacrée des Andes, une expérience qui marque l’esprit bien après être redescendu.
Une nouvelle façon de marcher
Ces quatre treks ont profondément influencé ma manière de voir le monde et de penser la randonnée. J’ai compris qu’il n’y a pas une seule façon de marcher, mais une multitude d’expériences possibles, chacune répondant à un besoin différent. Le GR 20 m’a donné confiance en mes capacités physiques et mon autonomie. L’Islande m’a ouvert les yeux sur la beauté sublime et écrasante de la nature. La Mauritanie m’a appris la valeur du silence et de la simplicité. Le Pérou m’a fait découvrir la haute altitude et les paysages de haute montagne à l’autre bout de la planète.
Aujourd’hui, lorsque je prépare une sortie, je ne pense plus seulement en termes de kilomètres ou de dénivelé. Je me demande quelle expérience je recherche : un défi physique, une immersion sensorielle ou un moment d’introspection ? Chaque sentier est une promesse, et ces trois aventures m’ont donné les clés pour mieux les déchiffrer.
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